Le jeu dangereux du Parti des travailleurs avec les militaires (2022)

RioRio de Janeiro (Brésil). —Jair Bolsonaro s’avance d’un pas décidé vers un groupe d’hommes en uniformes gris impeccables. Ce jour de novembre2014, il vient saluer les jeunes diplômés d’une prestigieuse académie militaire. Reçu chaleureusement, il évoque déjà une candidature pour 2018. Son laïus ne dure qu’une minute vingt-quatre, sans estrade ni micro, mais c’est pour lui une grande victoire. Populaire parmi la troupe, il a longtemps été indésirable dans les clubs militaires et méprisé par les échelons supérieurs.

Mais à ce moment-là, de nombreux généraux d’active et de réserve sont exaspérés par le gouvernement de Dilma Rousseff. L’épisode officialise le rapprochement «entre un ancien militaire inconnu du grand public, devenu un agitateur paria, et certains généraux fatigués de voir la gauche l’emporter sans cesse», précise João Martins, qui étudie les forces armées à l’Université fédérale de São Carlos (Ufscar). Les relations entre le Parti des travailleurs (PT) et les militaires, d’abord conflictuelles puis cordiales, se tendent à nouveau.

Tout a commencé en 1980. Dans la région industrielle de São Paulo, une grève massive vient défier le régime militaire pour la troisième fois en trois ans. Le leader du mouvement, le syndicaliste Lula, est aussi au cœur de la dynamique de création du PT, quelques semaines plus tôt. C’en est trop: Lula est arrêté et passe trente etun jours en prison.

Le jeu dangereux du Parti des travailleurs avec les militaires (1)

Composé en partie de syndicalistes, d’intellectuels, de catholiques influencés par la théologie de la libération, d’anciens prisonniers politiques et d’exilés sur le retour, le Parti des travailleurs n’a pas bonne presse dans l’aile la plus radicale du régime, mécontente de la mise en place d’une politique de relative ouverture. Pourtant, à la tête de l’État, «la naissance du PT est plutôt une opportunité de diviser une opposition jusqu’alors concentrée dans l’un des deux seuls partis autorisés», explique João Martins.

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Vingt-trois ans plus tard, la dictature s’est effondrée et l’ancien ouvrier, élu en octobre2002, devient le 1erjanvier2003 le cinquième président d’une toute jeune démocratie, déjà marquée par la mort d’un président avant son investiture et par un impeachment. Après des années tumultueuses, Lula veut pacifier les relations entre son parti et l’armée du pays.

En 2004, plutôt que d’entamer un bras de fer, il sacrifie son ministre de la défense, irrité par une note du service de communication de l’armée faisant l’apologie de la dictature. Surtout, il augmente les budgets et lance un plan de défense stratégique pour rénover les armements, acquérir des sous-marins nucléaires ou des avions de chasse.

Le mythe du militaire ultra-polyvalent

Dans le même temps, «le PT laisse les militaires étendre leurs champs de compétence», estime Piero Leirner, professeur à l’Ufscar, notamment en Amazonie, sujet hautement sensible à leurs yeux. Mais le point de bascule se joue dans un petit pays des Caraïbes en proie au chaos. Sous mandat de l’ONU, les militaires brésiliens dirigent la force de paix en Haïti à partir de 2004. Considérée à l’époque comme un succès, malgré les problèmes sanitaires et les exactions révélées plus tard, la mission marque une étape essentielle de leur retour sur la scène politique brésilienne.

«Les techniques expérimentées en Haïti ont été importées dans les favelas de Rio de Janeiro. Ces généraux voulaient améliorer leur image dans une ville traumatisée par l’insécurité», estime le colonel de réserve Marcelo Pimentel, rare et féroce critique de la politisation de l’institution. En 2010, sous le statut de GLO (Garantie de la loi et de l’ordre), l’armée envahit l’immense Complexo do Alemão, un ensemble de favelas du nord de Rio. L’opération fait le tour du monde, le drapeau national est hissé au sommet d’une des favelas, Lula salue une victoire pour le Brésil et, dès lors, les GLO se multiplient. Entre 2010 et 2016, on compte 35 opérations de ce genre.

L’armée pallie aussi les déficiences de l’État, dans les constructions publiques, l’aide sociale ou la distribution d’eau dans les régions semi-désertiques. «Tout ça a banalisé leur retour dans l’espace public, tout en améliorant une image déjà très positive», estime Marcelo Pimentel.

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L’absence de travail de mémoire profond explique en partie cette bonne réputation, malgré la corruption systémique, la violence d’État ou le bilan économique désastreux de la dictature. Propagande et censure ont à l’époque servi de cache-misère et depuis, le mythe du militaire ultra-polyvalent s’est généralisé. L’anthropologue Celso Castro, dans son livre L’Esprit militaire, souligne la prégnance de ce discours en interne, opposant un monde militaire magnifié et un monde civil inefficace et corrompu.

Le «projet de pouvoir» d’une génération d’officiers

À mesure que l’influence et la présence des militaires au gouvernement augmentent, les divisions avec le PT s’intensifient. Dès 2005, le scandale du mensalão, une retentissante affaire d’achat de votes, ravive les préjugés des militaires sur une gauche nécessairement corrompue. Une première confrontation dure de 2005 à 2008, autour de la création de la terre autochtone Raposa do Sol, à la frontière avec le Venezuela.

Influencés par une vision paranoïaque héritée de la dictature, les militaires craignent la concrétisation d’une de leurs plus grandes peurs: l’utilisation d’écologistes, d’ONG, d’autochtones et de personnalités de gauche comme agents d’une guerre hybride orchestrée depuis l’étranger, pour s’emparer de portions d’Amazonie. Le général Augusto Heleno, qui deviendra essentiel à l’ascension de Bolsonaro, «se positionne contre [la création du territoire autochtone – ndlr] et met ainsi un terme à sa trajectoire brillante, qui aurait pu le mener aux plus hautes fonctions militaires. Il nourrit depuis une haine tenace contre le PT», assure João Martins. Dans les années qui suivent, «cette génération d’officiers commence à structurer un projet de pouvoir», précise Piero Leirner.

Le divorce est consommé sous Dilma Rousseff, élue présidente du Brésil en octobre 2010, à l’issue du deuxième mandat de Lula, et déjà mal perçue pour sa participation à des mouvements de guérilla. En 2011, la mise en place de la Commission nationale de la vérité (CNV), chargée de faire la lumière sur les agissements de la junte, finit de révolter une partie des militaires, au-delà de leur esprit de corps. «De nombreux gradés sont issus de dynasties militaires. Or, le rapport [de la CNV – ndlr] évoquait des parents des généraux alors en place. À leurs yeux, c’était une vengeance tardive de Dilma Rousseff», elle-même torturée sous la dictature, explique le colonel Pimentel. Leurs réseaux se mobilisent, dans l’active comme dans la réserve, notamment en structurant leur soutien à Jair Bolsonaro.

Ils auraient dû, surtout Lula avec son énorme popularité, faire plus pour maintenir [les militaires] dans leurs casernes et renforcer le pouvoir civil.

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En 2015, «la défense d’une plus grande participation politique des militaires se fait plus intense avec la nomination du général Villas Bôas comme commandant de l’armée de terre», assure Marcelo Pimentel. Durant le mandat du président par intérim Michel Temer, à partir de 2016, les militaires accentuent leur présence au gouvernement tandis que pendant dix mois, la gestion sécuritaire de Rio de Janeiro leur est confiée. À la tête de cette intervention fédérale, le général Braga Netto, aujourd’hui colistier de Bolsonaro.

En 2018, renouant avec la longue tradition interventionniste des militaires brésiliens, le général Villas Bôas publie, avec l’aval du reste du haut commandement militaire, un tweet destiné à maintenir sous pression une Cour suprême alors en plein débat sur la possibilité pour Lula de se présenter aux élections.

Le jeu dangereux du Parti des travailleurs avec les militaires (2)

Pour Lula, c’est la désillusion. Le PT aurait sous-estimé l’intérêt de certains militaires influents à revenir au pouvoir, estime João Martins: «Ils auraient dû, surtout Lula avec son énorme popularité, faire plus pour les maintenir dans leurs casernes et renforcer le pouvoir civil.» Aujourd’hui, ils sont plus nombreux que jamais au sein du gouvernement, qui a étendu les avantages matériels de la carrière militaire. Mis à part quelques critiques et des démissions fracassantes à la tête du gouvernement ou du haut commandement, Bolsonaro conserve ce soutien global.

«Même s’il s’est avéré plus difficile à contrôler que prévu, même s’il a contribué à dégrader leur image, notamment à cause d’une politique sanitaire désastreuse assumée par un gradé durant la pandémie, ils continuent de le tenir à bout de bras», analyse João Martins. Si les forces armées se sont techniquement modernisées, une sorte d’épuration idéologique a eu lieu en leur sein durant la dictature, et leur formation reste influencée par un nationalisme désinformé et anachronique.

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Les nouvelles ambitions des militaires

En chœur avec le président Bolsonaro, des officiers au gouvernement insistent, sans preuve, sur le risque de fraudes lors du vote électronique tandis que les chefs de l’armée jouent un rôle ambigu. Sans appuyer ouvertement les élucubrations présidentielles, l’armée souhaite prendre une part plus importante dans le processus électoral.

Impossible de savoir si Bolsonaro, apeuré par l’idée d’une incarcération en cas de défaite, espère perturber le scrutin via ses partisans et des groupes de policiers radicalisés, ou s’il souhaite mettre la pression sur les institutions pour pouvoir négocier et éviter tout problème juridique. Mais ce climat chaotique sert les intérêts de militaires qui, loin d’un coup d’État dans sa forme classique et surannée, rêvent de s’imposer comme un pouvoir modérateur.

Pour Piero Leirner, «le projet va au-delà de Bolsonaro, ils espèrent s’installer dans le temps long, contrôlant ressources et informations». Dans ces conditions, difficile de voir émerger un contre-courant moins interventionniste. «Avec une hiérarchie pareille, qui a fait sortir des cercles de vieux généraux réservistes des idées réactionnaires, c’est s’exposer à une fin de carrière précoce», estime Marcelo Pimentel.

En conséquence, le PT peine à renouer les contacts. Nelson Jobim, l’ancien ministre de la défense de Lula, est l’une des meilleures cartes du parti, mais les militaires semblent pour le moment réticents au dialogue. L’ex-président tâche de son côté d’éviter les conflits avec les forces armées et s’exprime peu sur le sujet, affirmant malgré tout ne plus vouloir de militaire à la tête du ministère de la défense. En cas de retour aux affaires, faire retourner dans leurs casernes des gradés en position de force s’annonce comme un défi énorme.

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Last Updated: 10/13/2022

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